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Fondation et expansion
Dr. Jalloul Azzouna
La ville de Menzel-Témime est une ville tunisienne qui se
situe au nord-est de la presqu'île du Cap Bon , à 100
kilomètres de la capitale, Tunis. C’est une ville méditerranéenne.
Elle compte aujourd’hui presque 35.000 habitants et vient
en troisième place d’importance après Nabeul,
le siège de la préfecture, et Hammamet, la grande
cité touristique mondialement connue.
Menzel-Témime n’a émergé, en tant que
cité, que très tardivement, c’est-à-dire
au XIXe et au XXe siècle alors que ses deux villes voisines,
Kélibia (à 11 km) et Korba (à25 km) avaient
connu un destin plus prestigieux depuis l’Antiquité
: la première en tant que port et place forte et la seconde
pour avoir été, durant une année, le dernier
lieu d’exil du grand martyr chrétien saint Cyprien
.
Le nom de Menzel-Témime n’apparaît pas dans le
livre Cote et discours de Barbarie rédigé à
Malte le premier septembre 1587 par François Lanfreducci
et Jean Othon Bosio.
Il s’agit certainement au XVIe siècle,
à cette époque de corsaires, d’un petit bourg
de paysans sans intérêt maritime et stratégique
pour les européens.
La même chose peut être répétée
à propos du livre L’Afrique de Marmol publié
à Paris en 1667. Les seules villes du Cap Bon signalées
par l’auteur sont Nabeul, Hammamet et Kélibia.
L'antique Menzel Temime
Pourtant, l’emplacement de la ville et ses alentours les plus
proches regorgent de vestiges antiques. les plus récentes
investigations archéologiques ont révélé
l’existence d’une grande nécropole punique, la
plus importante du monde découverte jusqu’ici. En effet,
si la nécropole de Kerkouane compte une soixantaine de sépultures
taillées dans le roc, celle de Menzel-Témime en compte
plus d’une centaine . Cette nécropole date des IIIe
et IIe siècles Av. J. C. mais les traces de la ville n’ont
pas été découvertes à ce jour ! La ville
serait « engloutie » sous les nouvelles villas construites
depuis une quarantaine d’années au bord de la mer,
alors que pour les colonnes et les pierres de taille, il faudrait
rechercher dans les plus anciennes constructions de la ville moderne
où elles auraient été remployées pour
l’édification des mosquées et des zaouïas.
Le Professeur Fantar, éminent spécialiste de l’histoire
de la période punique, propose de nommer l’antique
Menzel-Témime « Tafekhsite », du nom berbère
ancien d’un henchir, domaine agricole limitrophe de la ville,
puisqu’on sait qu’en Tunisie, les appellations berbères
des lieux ont survécu aux dominations carthaginoises, romaine,
vandale et même arabe. Certains spécialistes proposent
Menzel-Témime pour localiser Mégapolis ou Tynes la
blanche , ces deux villes qui ont été détruites
par Agathoclès, le tyran de Syracuse, en 311 A. J. C. La
troisième ville qui fut détruite lors de la même
expédition contre Carthage est Néapolis.
Un demi-siècle plus tard, ce fut l’expédition
du romain Regulus (267-256 Av. J. C.) qui détruisit la ville
d’Adyn, ville sœur des trois premières déjà
détruites ; Tissot localise cette dernière à
henchir Eddalia où des ruines sont encore visibles et identifiables
aujourd’hui .
L’antique Menzel-Témime semble avoir sombré
dans l’oubli, ainsi que Kerkouane et Adyn qui n’ont
jamais été ni réhabilitées ni réhabitées,
et si Kerkouane a été exhumée de ses cendres
par une série de campagnes de fouilles depuis les années
1950, Adyn attend encore son tour ; quant à Menzel-Témime,
elle a pu renaître à la suite de circonstances historiques
précises.
Menzel Temime au Moyen-Âge
En effet, les côtes tunisiennes furent
l’objet de convoitise des chrétiens et en particulier
des Normands qui avaient déjà chassé les musulmans
de Sicile. L’île de Djerba, Sfax, les îles Kerkennah,
Kélibia et même la capitale du royaume ziride, Mahdia,
furent occupées par les Normands. La lutte pour la libération
de ces villes a pris des dizaines d’années et Kélibia
a été le dernier bastion normand en Afrique. Les prestigieux
princes Témime ibn al-Mu’izz a essayé, en vain
et à plusieurs reprises, de reprendre la ville ; son camp
militaire se dressait à l’emplacement actuel de Menzel-Témime
à portée de vue de la citadelle occupée. Ainsi,
le nom de la ville remonterait à ces épisodes de lutte
pour la libération du joug normand. C’est la mémoire
collective populaire qui en garde le souvenir : « Menzel-Témime
» ou le camp de Témime. Vers la même époque,
un saint moueddeb, un marabout du sud du Maroc, de Tafilelt exactement,
serait venu s’installer à Menzel-Témime pour
enseigner le Coran et la langue arabe aux jeunes appartenant à
la famille Habchi ou Hbacha. Nous sommes à la fin du XIIIe
siècle.
Menzel Temime à l'époque
moderne et contemporaine
Nous n’avons malheureusement que très peu de renseignements
sur Menzel-Témime durant presque quatre siècles ;
c’était certainement un petit bourg sans importance,
abritant de misérables paysans attachés au travail
de la terre avec des moyens rudimentaires. Tout l’arrière
pays était constitué de forêts qui avaient été
signalées jusqu’à la fin du XIXe et au début
du XXe siècle. Ce n’est que vers le milieu du XVIIIe
siècle qu’on commence à signaler le nom de la
ville et surtout depuis la réussite d’un de ses fils,
le cadi et mufti Smiller al-Tmimi (mort en 1832) . Le jeune Ismail
est né en 1751 ou 1752 à Menzel-Témime, mais
c’est dans le village de Skalba, à trois kilomètres
de sa ville natale, qu’il fit ses études primaires.
Ceci s’explique par l’importance religieuse de Skalba,
l’un des villages des M’aouine, ces chorfa, descendants
du prophète Muhammad et qui sont protégés par
les autorités centrales de Tunis. Les M’aouine sont
riches puisqu’ils possèdent la plus grande partie des
terres de la moitié nord de la presque île du Cap Bon
appelée à juste titre Dakhlat al-M’aouine (le
cap des M’aouine). En contrepartie de la protection du bey
de Tunis, les M’aouine doivent assurer gratuitement l’enseignement
et l’hébergement pour tous les individus qui le désirent.
C’est ainsi que le pays des M’aouine est devenu un pôle
attractif des étudiants venus de tous les horizons du royaume
et même des régions les plus éloignées,
le centre et le sud.
Le premier professeur du jeune Ismail est Sidi Ahmed b. Salman,
originaire de Skalba mais résidant à Menzel-Témime
à côté de la Grande Mosquée qui fut bâtie
quelques années plus tôt par un autre M’aoui,
Sidi Ahmed b. Daoud . Le professeur a conseillé vivement
à son élève de continuer ses études
dans la prestigieuse université de la Zitouna à Tunis,
une des plus vielles universités du monde. Le brillant étudiant
va connaître à Tunis le plus grand succès :
tout à tour professeur émérite à l’université,
cadi, mufti et bach mufti, c’est-à-dire le premier
magistrat du pays qui supervise toute l’activité juridique.
Les fetwa du cheikh al-Tmimi vont constituer une sorte de jurisprudence
jusqu’en 1956, date de l’indépendance de la Tunisie
et de l’unification du système juridique. Le rayonnement
du cheikh al-Tmimi va dépasser les frontières du royaume
puisqu’il sera chargé par le bey Hammouda Pacha (m.
1814) de rédiger la réponse officielle à la
correspondance du grand réformateur islamiste, Muhammad b.
‘Abd al-Wahhab, le cofondateur du royaume saoudien en Arabie.
L’islam officiel en Tunisie a rejeté les réformes
puristes d’Ibn ‘Abd al-Wahhab ; l’épître
du cheikh al-Tmimi nous en donne a preuve.
L’exemple de la réussite du cheikh
al-Tmimi va pousser les habitants de Menzel-Témime à
tout sacrifier pour les études de leurs fils. Un demi-siècle
à peine après la mort du savant, Menzel-Témime
va se classer la première ville du royaume lors de la proclamation
des résultats de la maîtrise (al-tatwi’) de la
grande université de la Zitouna. En effet, trois des lauréats
sur une vingtaine sont originaires de Menzel-Témime : il
s’agit des cheikhs Mouldi b. ‘Achur , Muhammad Bouaziz
et ‘Abdelkader Bey . Nous sommes en 1880, à la veille
du protectorat français sur la Tunisie. Entre temps, Menzel-Témime
a donné à la Zitouna une pléiade d’enseignants
prestigieux : ‘Ali b. Muhammad b. ‘Ali al-Tmimi , Muhammad
al-Tmimi et surtout le cheikh Muhammad Bou’sida.
Menzel-Témime est devenue ainsi un fief
de connaissance à l’instar d’autres villes de
la région, à savoir Kélibia, Nabeul et surtout
Béni Khiar. Certes, ce ne sont là que des foyers de
culture traditionnelle et conservatrice, mais ne faut-il pas placer
ces foyers dans leur contexte local et régional ?
La même période va consacrer Menzel-Témime
comme le centre politique, administratif et économique de
la moitié nord du Cap Bon avec la désignation de Muhammad
Nouali, officier de l’armée beylicale et originaire
de la régence de Tripoli, comme khalifat, vers 1860. Le rayonnement
culturel et le développement du marché hebdomadaire
(le mardi) comme l’un des plus grands marchés du royaume,
surtout pour la vente des produits agricoles (céréales,
cultures maraîchères) et du bétail vont se poursuivre
jusqu’à la fin de la première guerre mondiale.
En 1919, Menzel-Témime avec déjà plus de 5000
habitants en 1900 va devenir une des premières sous-préfectures
de la région avec la désignation à ce poste
d’un officier, Sadok b. Hmida.
Conclusion
Menzel-Témime est actuellement une ville en pleine expansion
avec l’implantation d’une zone industrielle où
un grand nombre d’usines voient le jour régulièrement.
Ces usines sont essentiellement vouées à la fabrication
de produits destinés à l’exportation et emploient
une abondante main d’œuvre féminine.
La ville compte quatre lycées, un hôpital régional,
le deuxième du Cap Bon, un tribunal de première instance,
le troisième de la région, deux bibliothèques
publiques, les mieux fournies en livres de toute la préfecture,
une équipe de handball de division nationale.
Cité antique disparue, rayée de la carte à
la suite d’invasions aux Ive et IIIe siècles Av. J.
C., elle renaît de ses cendres au XIIIe siècle comme
base de la lutte contre l’occupation normande. Mais la ville
ne connaîtra sa véritable expansion qu’à
partir du XVIIIe siècle avec les M’aouine, promoteurs
de l’enseignement gratuit dans la région.
Ainsi, Menzel-Témime, bastion du nationalisme et du savoir,
poursuivra cette même destinée en plein XXe siècle.
La ville jouera un rôle de premier plan dans la lutte pour
l’indépendance de la Tunisie par l’appel qu’elle
a lancé pour la tenue du premier congrès du Néo-Destour
en 1934 et la constitution de la première cellule néo-destourienne
du Cap Bon.
Menzel-Témime donnera le premier imam de la mosquée
de Paris en 1926 en la personne du cheikh M’aouia al-Tmimi
(m. 1944), grand enseignant de la Zitouna et réformateur
de l’enseignement dans cette université.
Menzel-Témime a donné l’asile à quelques
familles andalouses chassées d’Espagne en 1609 et a
constitué, par conséquent, un foyer de conservation
du patrimoine musical andalou, le Malouf. La tradition musicale
s’est perpétuée jusqu’à nos jours
avec le grand chanteur Youssef al-Tmimi (m. 1983) et le compositeur
‘Abdelkader Bou’asida.
Enfin, Menzel-Témime a donné un ministre, m. Mustafa
Bouaziz, ministre de la Justice puis des Domaines de l’Etat
et de la Conservation Foncière (1989-1999).
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